Bonsoir.

Je salue d’abord Victoire Ingabire  Umuhoza, combattante légendaire de la démocratie, de la réconciliation et de la paix au Rwanda, la republique Martyr de l’Afrique des Grands lacs.

Le prix Démocratie et Paix, dont l’édition 2025 m’est décernée ce soir, et commémorant la Journée internationale des droits des femmes, porte son célèbre nom – et j’en suis fier. 

Je salue aussi deux grands amis du Rwanda et de l’Afrique, les frères canadiens John et Robin Philpot. Ce sont eux qui ont parrainé ma candidature à cet honneur.

Ce bonheur me surprend alors que j’atteins mes 80 ans. Il m’a du coup ramené 35 ans en arrière, à cette fatidique année 1990 ou l’Empire d’Occident a triomphé de l’Union soviétique. Il s’est cru l’unique maître du monde, destiné à régner sans partage pour 1000 ans.

Je suis né à Maurice, ensemble d’archipels au cœur de l’océan Indien communément appelé ‘île Maurice’. C’était une colonie de plantation esclavagiste française, ensuite anglaise. J’ai grandi sous un système d’apartheid (Maurice a accédé au suffrage universel en 1958).

J’ai émigré au Canada en 1970 après y avoir étudié comme boursier du Commonwealth. J’y ai ensuite entamé pour 40 ans une carrière de journaliste international.

Les 20 premières années étaient ancrées sur l’Ordre global post-2è GM, dans le cadre  juridique fondé sur l’ONU et façonné par la guerre ‘froide’. Mes priorités étaient le Sud global, éclipsé par le conflit Est-Ouest. Mes repères étaient les droits du peuple palestinien, et du peuple sud-africain.

À l’approche de 1990, j’eus l’occasion de faire trois reportages mémorables : une tournée de pays d’Afrique australe ‘de la ligne de front’, une visite de la Palestine occupée durant la 1ère Intifada, et un séjour en Namibie pour les élections de 89.

Le Mur de Berlin est tombé, et tous les médias  occidentaux ont quitté Windhoek pour Berlin – sauf moi! La fin de la Guerre froide fut coûteux pour le Sud global – les protections de l’Ordre onusien furent fragilisées, et les ‘dividendes de la paix’ partirent en fumées. L’Occident avait une priorité plus urgente : l’Hégémonie unipolaire.

L’Empire est passé sous le règne de George Bush Sr, ancien chef de la CIA. Son équipe a vite chassé Noriega du Panama, piégé Saddam Hussein au Koweit, lâché l’Afrique du Sud à sa majorité noire, mais toujours sous l’Apartheid économique. 

En même temps, l’Empire a préparé le FPR des réfugiés tutsis en Ouganda à voler le Rwanda à sa majorité démocratique pour en faire un ‘Israel africain’. Le Rwanda du FPR a déstabilisé la région des Grands lacs, facilitant le pillage de la RDC post-Mobutu. 

En 1990, un fonctionnaire canadien tutsi m’annonça que le FPR se préparait à envahir le Rwanda depuis l’Ouganda – et qu’il comptait sur mon appui comme journaliste. J’ai répondu que c’était de la folie. Que l’Histoire ne pardonnerait pas au FPR de plonger le Rwanda dans la guerre civile. Jusqu’à octobre 1990, il venait chaque semaine d’Ottawa à Montréal pour essayer de me convaincre. 

L’Afrique des Grands lacs alla de génocide en génocide, au Rwanda, au Burundi et en RDC, documentés par le cinéaste québécois Yvan Patry. Les minières liées aux Rwanda et à l’Ouganda organisèrent le pillage du Congo, pendant que l’Empire détruisait la Yougoslavie.   

En l’absence de contre-poids, et profitant de l’absentéisme de la Russie et de la Chine, l’Empire accéléra sa poussée en invoquant les attentats du 11 septembre comme prétextes à des agressions contre l’Afghanistan, le Yémen, l’Irak, le Pakistan, la Somalie, la Libye…

Ce vertige nihiliste et triomphaliste n’aura duré qu’un temps – de 1990 à 2011. Les analystes parlent du ‘moment unipôlaire’ de l’Empire, dont l’élan a été contré par un rééquilibrage mené par le réveil de la Chine et de la Russie.

Dès 2011 en effet, l’Empire a voulu détruire la Syrie comme il avait détruit la Libye. Il a demandé à l’ONU un ‘No Fly Zone’ contre la Syrie. Il a frappé un double veto russo-chinois au Conseil de sécurité. La machine de l’OTAN a  déraillé – et cela empire avec la cassure entre  les États-Unis et l’Union européenne, et l’OTAN déboussolée…

Il y a plus et mieux : la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud ont fondé le BRICS –  devenu BRICS-PLUS, zone de coopération de 10 États, avec près de la moitié de l’humanité et le quart du PNB mondial. Porteur d’une dynamique multipolaire, le BRICS est appelé à s’élargir – éventuellement à la RDC, le ‘Brésil de l’Afrique’.

C’est en Octobre 2024 que le régime FPR du Rwanda a relancé sa guerre de division et de pillage contre son riche voisin congolais, commencée en 1994. Ces 30 années ont été celles de génocides et d’expulsions ‘bibliques’ de la majorité hutue qui a été dépossédée sous la gouverne de l’Empire anglo-saxon.

Trente années, c’est la durée du régime Mobutu à Kinshasa après l’assassinat de Lumumba par l’Empire en 1961. Trente années, c’est un cycle, c’est la fin du mandat accordé au FPR par l’Empire – qui lui-même est en déclin, entraînant Kagame dans sa chute.

Lâché par ses patrons, Kagame a relancé la guerre via les rebelles du M23, comme d’habitude – mais l’Afrique s’est mobilisé pour défendre la RDC et aider le gouvernement de Tshisekedi à protéger les intérêts du Congo. 

En 2025, personne n’est dupe : le M23 n’est qu’un leurre pour masquer les ambitions expansionnistes des Tutsis des Grands lacs. C’est une vieille aristocratie monarchiste,  militariste et hégémoniste, mais minoritaire et anti-démocratique.

Selon l’ONU, les effectifs militaires rwandais dans l’est du Congo sont passés de 4.000 hommes en décembre 2024 à 12.000 hommes en mars 2025. Ils occupent Goma et Bukavu, capitales du Nord et du Sud Kivu, chassant des centaines de milliers de Congolais de leurs foyers comme ‘déplacés internes’.

Permettez-moi de signaler que Goma et Bukavu furent les centres de mon dernier reportage de presse en 2009, avant ma retraite. Ce reportage fut facilité par la Commission Justice et Paix de l’Église congolaise – qui voit les guerres du FPR menées dans l’est, non pas comme des conflits ethniques, mais comme une résistance décoloniale du Congo. 

Les responsables des Kivu m’ont parlé du FPR comme ‘Israel, pion de l’Empire, qui attaque ses voisins arabes avec impunité’.

Aujourd’hui l’Empire s’essouffle. Il se réduit comme une peau de chagrin. Alors que le Reste du monde se dynamise, et la multipolarité rassemble l’Eurasie, l’Afrique et les Amériques au sud du Rio Grande.

En Afrique se lève une nouvelle vague de décolonisation contre l’Occident, appuyée sur les BRICS. Aux SADC d’Afrique australe, et EAC d’Afrique de l’Est, s’ajoutent les alliances sahéliennes, du Sénégal jusqu’au Tchad, qui reprennent le contrôle de leurs ressources, et leur destin en mains. Et la RDC bénéficie du soutien de l’Union africaine et de toutes ses instances pour sa souveraineté et son intégrité. 

L’Occident global, qui inclut le Japon et la Corée du Sud, ne représente que 13% de l’humanité (1 milliard sur 8, ou  ‘le milliard doré’). La part du BRICS-Plus dans l’économie mondiale atteindra 45% en 2040, plus que le double de la part prévue du G7.

Le régime FPR du Rwanda est de plus en plus impopulaire en Occident. Le Parlement et l’Union européens ainsi que le Canada ont décrété des sanctions contre Kigali. 

L’UE a suspendu son entente sur les achats des métaux au Rwanda, et gelé son appui militaire, budgétaire,et sécuritaire. 

Le Canada s’est déclaré solidaire des efforts de paix africains dans la région (SADC, Processus de Luanda et de Nairobi), et il a suspendu tous ses échanges, publics et privés, avec Kigali.

Le 13 février 2025, le journal The Rwandan précisait que tout l’Occident, y compris le Royaume-Uni post-Brexit, révise ses relations avec Kigali, n’hésitant pas à recourir à des sanctions financières et diplomatiques.

La RDC n’est pas étrangère non plus au potentiel du BRICS-Plus – ayant participé au 15è Congrès d’août 2023 à Johannesbourg.

Le président Tshisekedi a confié à un journaliste qu’il préférait traiter avec la Chine et la Russie plutôt qu’avec l’Occident. Or, il vient d’offrir à l’Amérique de Donald Trump une entente bilatérale pour la fourniture de métaux stratégiques rares. 

Comme le reste de l’Afrique et du monde, lui aussi a compris que Paul Kagame est de moins en moins utile à ses patrons, et qu’il est devenu dispensable.

Aux militantes et militants de Démocratie, de Justice, de Vérité et de Paix au Rwanda Martyr, et en premier lieu à la grande combattante Victoire Ingabiré Umuhoza, je dis, en conclusion, et du fond du cœur, en kreol haitien : ‘Kenbe-la, Pa lagé’ (Tenez bon, Ne Lâchez Pas). En kreol morisyen, on dit ‘Tchombo, Pa Larguer’!