Le président du Rwanda Paul Kagamé et l’Etat du Rwanda vont-ils bientôt raser les murs ? Contre toute attente, ils viennent de retirer leur plainte contre le jeune journaliste camerounais, Charles Onana, qu’ils poursuivaient devant le Tribunal de grande instance de Paris, pour diffamation. Charles Onana explique pourquoi le tout puissant général de Kigali se fait aujourd’hui tout petit.

Afrique Education : Grande surprise, le général Paul Kagamé et l’Etat rwandais retirent la plainte qu’ils avaient déposé contre vous au Tribunal de grande instance de Paris. Y a-t-il finalement eu arrangement à l’amiable pour éviter que ce linge sale soit lavé publiquement ?

Charles Onana : Non. Les chefs d’Etat n’ont pas l’habitude d’organiser des arrangements à l’amiable avec les journalistes lorsqu’ils les attaquent en justice. Monsieur Kagamé a porté deux plaintes contre moi en considérant qu’il était diffamé dans le livre que j’ai écrit (Les secrets du génocide rwandais – Enquête sur les mystères d’un président, paru aux éditions Duboiris) et pour lequel je le mettais explicitement en cause dans le dossier de l’attentat du 6 avril 1994 au Rwanda. Attentat qui avait vu la mort de deux chefs d’Etat et d’un équipage français. Après avoir déposé des offres de preuve et au moment où nous apprêtions à avoir les dates de l’audience, nous avons été surpris lorsque mon avocat a reçu une lettre de désistement de Monsieur Kagamé et de l’Etat rwandais après nous avoir fait travailler pendant plusieurs mois pour rassembler ces éléments de preuve auprès de la justice française.

Pourquoi Paul Kagamé et l’Etat rwandais ont-ils décidé brusquement de faire marche arrière ?

Je crois qu’ils avaient sous-estimé l’épaisseur du dossier à charge que j’avais accumulé sur Monsieur Kagamé et l’Armée patriotique rwandaise pendant cinq ans d’enquête. Il se trouve que dans le dossier, nous avons remis des rapports confidentiels des Nations-Unies, une lettre de Kofi Annan qui considère que l’Armée patriotique rwandaise a commis des crimes contre l’humanité. Il y avait également le projet de statut du parti (interdit) de Pasteur Bizumngu, l’ex-président de la République actuellement en prison à Kigali, qui était un haut cadre du FPR et qui a considéré dans son dossier que le propre parti de Kagamé, le FPR, avait commis des crimes contre l’humanité. Ne parlons pas de témoins, tels que l’ancien ministre français de la Coopération, Bernard Débré ou le commandant en chef des casques bleus belges au Rwanda, le colonel Marchal, ou encore un diplomate camerounais qui était l’assistant du représentant personnel du secrétaire général des Nations-Unies au Rwanda au moment de l’attentat et du début de la tragédie ou encore le journaliste Pierre Péan qui avait enquêté sur le dossier de l’attentat. Toutes ces personnes allaient probablement broyer le président Kagamé et l’Etat rwandais à la barre. Ils ont eu peur pour une première fois d’être humiliés par l’enquête d’un journaliste.

Que voulaient dire les témoins à la barre que le président Kagamé et l’Etat rwandais ont eu peur d’entendre ?

Que toutes ces personnes avaient des preuves que Monsieur Kagamé est l’auteur de l’attentat du 6 avril 1994 qui a déclenché toute la tragédie du Rwanda. Ils avaient surtout peur qu’après s’être présentés comme les victimes du génocide, on allait finalement voir qu’il y avait aussi les bourreaux du côté des Tutsi du FPR et que paradoxalement aucun d’eux n’est inquiété actuellement par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). C’était la surprise ou du moins le côté révolutionnaire qu’allait entraîner ce procès sur les jugements qui ont actuellement cours au sein du TPIR qui ont mis un coup de frein au zèle du président Kagamé devant les tribunaux français.

On est très étonné que vous vous soyez procuré des documents de premier plan montrant la culpabilité de Kagamé dans la tragédie rwandaise alors que le TPIR qui est mandaté par la communauté internationale pour faire la lumière sur cette question, continue de tourner en rond. Pourquoi ?

Parce que je n’étais justement mandaté par personne. Ni par le Conseil de sécurité, ni par les opposants au régime de Kigali ni par les auteurs présumés du génocide. Mon travail était un travail de professionnel qui a observé des silences étranges, beaucoup de mensonges et de zones d’ombre sur la tragédie du Rwanda et des Grands Lacs.

Exemples

Exemple cet attentat du 6 avril qui est reconnu par les Nations-Unies et tous les experts internationaux comme l’événément déclencheur de la tragédie du Rwanda. Il se trouve que personne n’a voulu enquêter sur cet attentat alors que deux chefs d’Etat ont été tués. Constatons que le dernier attentat commis au Kenya contre les touristes israéliens et contre l’Ambassade des Etats-Unis avait provoqué en 24 heures des enquêtes du FBI et des Services secrets israéliens et américains. Dans le cas du Rwanda, l’ancien procureur du TPIR, Madame Louise Arbour, a décidé d’étouffer cette affaire lorsqu’elle avait en charge ce dossier avant l’arrivée de Carla Del Ponte. C’est une situation incompréhensible qui méritait une véritable enquête. Il se trouve que des Rwandais et de nombreux occidentaux qui ont suivi ce dossier de près m’ont fait confiance dans la démarche d’impartialité que je voulais avoir dans le dossier du Rwanda et toute la rigueur que j’ai décidé d’y mettre.

Cela veut dire que vous avez fait ce que devrait logiquement faire le TPIR. Est-ce parce que l’affaire est politisée ?

J’ai fait le travail que je devais faire en tant que journaliste. Je ne vois pas pourquoi le TPIR qui doit juger tous les crimes commis au Rwanda du 1er janvier au 31 décembre 1994, exclut l’attentat du 6 avril de la même année. Il s’agit d’un crime terroriste qui relève du droit international. Il n’y a aucune raison que cette affaire soit politisée.

Selon vous, qui est en train de protéger le président Paul Kagamé ?

Certainement les pays les plus influents des Nations-Unies qui savent pertinemment que cet homme et son armée de rébellion ont commis non seulement des crimes de guerre, mais aussi des crimes contre l’humanité et qu’il mériterait d’être aujourd’hui dans le box des accusés d’une justice internationale comme l’est Slobodan Milosevic. Le problème, c’est qu’en Afrique, tout est permis quand il s’agit des Africains, tous les instruments du droit international deviennent des chiffons de papier. Aujourd’hui, il faut que les Africains mettent la communauté internationale devant ses responsabilités, ne serait-ce que pour la dignité du continent.

N’oubliez pas que Paul Kagamé malgré ce que vous lui attribuez est l’actuel président de la République du Rwanda. Il est couvert par l’immunité que lui procure sa fonction.

Il me semble que Milosevic était aussi couvert par l’immunité dans l’exercice de ses fonctions. Est-ce que cela a empêché qu’on lui rappelle qu’il n’était pas au-dessus des lois internationales ? Une mobilisation du Conseil de sécurité s’est faite pour le contraindre de répondre de ses crimes devant le Tribunal de l’ex-Yougoslavie. Pour une fois, on peut dire qu’un Africain a plus de poids qu’un Occidental. C’est quand même amusant.

Si je vous comprends bien, vous invitez Kofi Annan et le Conseil de sécurité à demander l’inculpation du président Kagamé pour avoir été le déclencheur du génocide d’avril 1994 ?

Je ne suis pas un Etat. Il est évident que je ne suis pas habilité à faire une telle demande mais je crois qu’en tant que journaliste et citoyen, nous devons mettre les personnalités du monde devant leurs responsabilités. Monsieur Kagamé vient en retirant sa plainte du Tribunal de grande de Paris faire l’aveu qu’il est auteur de crime contre l’humanité et l’auteur de l’attentat du 6 avril qui a déclenché l’apocalypse dans son pays.

De quelles preuves disposez-vous pour affirmer que c’est lui qui a tiré le missile contre le Falcon qui a tué les présidents burundais et rwandais ?

Plusieurs rapports des Services de renseignement rwandais l’attestent. Ses propres agents de renseignement le confirment. Des rapports du Quai d’Orsay cités par le professeur Bernard Debré l’attestent également. Il y a aussi des documents au sein des Nations-Unies qui reconnaissent que Monsieur Kagamé a diligenté l’attentat du 6 avril. En 1995, Monsieur Kagamé avait affirmé que l’enquête sur cet attentat serait la priorité de son action au gouvernement. Sept ans après, il n’a toujours pas fait d’enquête. Lorsque son collaborateur direct, Jean-Pierre Mugabe, qui est actuellement en exil aux Etats-Unis et qui était dans une salle avec lui le soir de l’attentat, a fait des révélations en avril 2000 sur sa responsabilité, Kagamé n’a pas bronché. On ne peut pas demander à un président qui décide de poursuivre un journaliste en diffamation sur un dossier aussi grave d’abandonner ses poursuites avant que la vérité n’éclate. Avouez qu’il y a quelque chose d’étrange dans le comportement du chef de l’Etat rwandais.

Après avoir fait plier le président Paul Kagamé et l’Etat rwandais, qu’allez-vous faire maintenant ?

Ma mission est terminée. Un journaliste n’a pas vocation à poursuivre un chef d’Etat ou à faire démissionner un président de la République. Je crois que la sagesse exige que Monsieur Kagamé fasse comme cela se passe généralement en Occident dans ce genre d’affaire, en présentant sa démission. Plusieurs ministres français mis en cause dans des affaires ont démissionné. Ou encore qu’il se présente lui-même devant le TPIR pour dire ce qu’il sait de l’attentat puisque personne au TPIR n’a le courage de le convoquer alors qu’on juge impitoyablement des pauvres petits présumés génocidaires. Nous pouvons toujours rêver : un dictateur en Afrique est toujours presqu’au-dessus des lois.

Propos recueillis par
Idrissa Fofana

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